Édito
 
CONTES À REBOURS

à chaque fois qu’une saison finit de se construire, apparaissent un ou plusieurs fils rouges. Les fruits du hasard s’ordonnent et forment une trame, alors qu’il n’était bien sûr pas question de réaliser une programmation thématique. L’un deux constitue une nouveauté dans la programmation du Granit : Jacques
Vincey crée sur notre plateau, en octobre, une adaptation de la nouvelle d’Andersen L’Ombre. Laurent Gutmann présente sa version réécrite du Petit Poucet. Même chose avec Joël Pommerat et son Cendrillon, honoré des plus belles critiques et d’un succès public incroyable, qui dépasse de très loin le cercle des spectateurs habituels du domaine du « jeune public ».
Trois metteurs en scène qui ont fait la quasi totalité de leur carrière avec des spectacles dits pour adultes, et qui investissent le champ du conte pour réaliser des spectacles que l’on peut qualifier de « pour adultes à partir de 8 ans », selon la juste et jolie formule de Laurent Gutmann.
La nouvelle d’Andersen ne suit pas la structure traditionnelle du conte contrairement aux deux autres spectacles. Elle se rapproche dans son esprit, son
étrangeté, des nouvelles de Gogol. Avec l’enjeu scénique de figurer une ombre qui se détache de son « propriétaire » et prend vie pour devenir une sorte de Rastignac qui a tout compris des travers du monde.
Le Petit Poucet et Cendrillon sont réécrits par leur auteur-metteur en scène. Pour Laurent Gutmann, le personnage de Poucet est celui qui installe ses parents défaillants (ils l’abandonnent quand même !) à la place qu’ils se doivent d’occuper. Cendrillon plonge dans son histoire, douloureuse mine de rien, pour trouver la force d’enchanter sa vie et celle du Prince. Prendre les bases de la nouvelle fantastique ou du conte pour parler d’humanité, de questions qui nous traversent tous, voilà une belle façon de faire vibrer les plateaux de théâtre.
Ajoutons à cela un Hansel et Gretel de la Cordonnerie qui retourne l’histoire initiale : ce sont les enfants qui veulent abandonner les parents qui sont une trop lourde charge. Rapprochons-le du Petit Poucet de Laurent Gutmann et voilà un fil rouge complémentaire : comment abandonner ses parents/enfants (ceux qui sont à votre charge) dans la forêt. Métaphoriquement, ce qui pèse inutilement sur notre budget en situation de crise.
Donc une thématique très contemporaine sur fond de sérieux budgétaire. Abandonner ce qui est essentiel, de l’ordre de ce qui nous relie à nos semblables,
proches, frères humains, pour maintenir notre pouvoir d’achat.
Le détour par le conte ne nous éloigne pas tant que ça de la vraie vie !
Si ce n’est que les contes se terminent bien.
Du côté de la vraie vie, une subvention qui baisse à nouveau du côté du Conseil général et nous voilà dans l’obligation de supprimer une soirée d’ouverture rituelle qui subit le même sort qu’en 2010.
Cette saison, malgré le contexte difficile, est garantie sans morosité. Et si Emma la Clown s’empare de ce qui nous attend tous au bout de la route c’est pour en exorciser la peur, en rire.
Bonne saison au Granit.

Thierry Vautherot, directeur du Granit