Théâtre Création
Des zèbres et des amandes
D'après Jared Diamond | Andréa Novicov

Du Mardi 11 Décembre 2012 au Mercredi 12 Décembre 2012 au Granit



  Mardi 11 à 19h30 et mercredi 12 à 20h30

C’est à un merveilleux voyage à travers l’espace et le temps, en quête d’une compréhension de la grande histoire du monde, que ce spectacle nous convie.
Dans son essai scientifique De l’inégalité parmi les sociétés, Jared Diamond, entreprend de retracer une histoire globale des civilisations, entamée il y a 15 000 ans au Néolithique en Eurasie, pour expliquer comment l’environnement a permis à certaines sociétés dites “avancées” d’en dominer d’autres. Au-delà de son intérêt pour la compréhension des civilisations humaines, l’essai de Jared Diamond possède une force dramatique fascinante à transposer à la scène. Il met en tension des éléments fondamentaux de l’histoire humaine, qui portent en eux les traces d’un conflit structurant notre rapport au monde. De l’inégalité parmi les sociétés offre une vision organique, avec un regard profondément humaniste, rompant le point de vue unilatéral de la pensée unique.

En savoir plus : Arc en Scènes, Centre neuchâtelois des arts vivant

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INTERVIEW 

Après “Sous la glace” de Falk Richter que vous avez pu voir au Granit l’an dernier, le metteur en scène Andrea Novicov évoque son prochain spectacle en cours de répétition. Voyage dans le temps, dans l’espace et dans l’art de la scène.

Que souhaitez-vous raconter aux spectateurs en mettant en scène l’adaptation “de l’Inégalité parmi les sociétés” de Jared Diamond ?
Andrea Novicov : Chaque projet est une combinaison entre une histoire qu’on veut raconter et le métadiscours sousjacent, une recherche de forme, de langage, lié à un parcours personnel ou à un questionnement de l’art de la scène. D’un côté, on a une histoire qui raconte comment notre monde a été conçu… Par qui ? Par quoi ? Comment ? Pourquoi nous en sommes là aujourd’hui ? Cela nous amène à nous demander où nous allons. "Des zèbres et des amandes" est donc l’histoire de notre présence au monde et la façon dont nous organisons cette présence. D’un autre côté, est-ce que toute matière peut être portée à la scène ? Ici, il s’agit d’une thèse biologique, historique, géographique, sociale et la question est : “Peut-on la mettre en scène ?”.
Le point de vue défendu par l’auteur est aussi contesté, non ?
Andrea Novicov : N’importe quelle thèse scientifique peut être critiquée. Cela fait partie d’une dialectique. Moi aussi, je peux en mettre en discussion des parties, mais d’ailleurs en tant qu’artiste, ce que je cherche dans l’oeuvre, c’est sa faille, sa fragilité, son univers poétique… Mais en deux mots, l’on peut dire que la thèse part du principe que la géographie, et ce qui va avec, les animaux, les plantes… déterminent le développement des civilisations. Par exemple, les civilisations autour de la Méditerranée ont eu un avantage sur les autres, ce qui leur a permis de conquérir le reste de la planète à une certaine époque.
Justement, ce qui vous intéresse dans ce rapport historique est de porter un regard critique sur aujourd’hui ?
Andrea Novicov : Oui, on le fait avec toute pièce de théâtre. Parfois le décalage permet de mieux raconter le présent que le présent lui-même. Le présent nous est décrit tous les jours dans les journaux ou à la télévision. Le présent est trop présent pour nous parler de nous. Ce monde trop rapide rend difficile les points de repère.
On peut donc dire que Jared Diamond est légèrement décalé. Sa thèse laisse des portes ouvertes à la discussion, à la critique… Une thèse qui parcourt 15 000 ans d’histoire reste paradoxale, exagérée ,mais elle nous permet de nous arrêter et de réfléchir. Le Théâtre reste l’occasion d’une cérémonie qui nous permet de nous situer dans le temps et dans l’histoire.
Comment êtes-vous passé d’un texte scientifique et littéraire à une forme pour le théâtre ?
Andrea Novicov : Je travaille avec la dramaturge Carine Corajoud. Elle a déjà adapté différents matériaux textuels pour la scène avec beaucoup d’aisance. Le premier travail a consisté à réduire l’énorme masse de l’essai pour le plateau. Il faut garder l’essentiel sans perdre le ludique ou les anecdotes qui font la saveur de l’histoire et bien entendu du plateau. Les comédiens-personnages apportent aussi leurs envies. J’ai pris aussi du temps pour choisir des “comédiens-citoyens”, des comédiens qui aiment se questionner, qui ont un parcours, qui sont intrigués par ce qu’ils disent, pas uniquement centrés sur l’acte de jouer. Enfin, la dernière couche est : toute histoire est l’histoire ellemême et la raison pour laquelle nous la racontons aujourd’hui. Cette histoire est composée de multiples histoires sous-jacentes qui seront traduites sur la scène par des images, des silences, le jeu des comédiens, des mouvements dans l’espace. On peut appeler cela des “couches de subconscient de plateau”. C’est en fait très intéressant de monter un texte qui n’est apparemment pas fait pour la scène. Il y a, je crois, un discours politique ou social qui est que l’homme, pendant des centaines d’années, a pensé être au centre de l’univers. Le répertoire théâtral a été fait par des hommes au centre de la scène qui nous racontaient leurs problèmes, leurs histoires, leurs sentiments. Ce même homme a construit le monde dans lequel nous vivons et ce n’est pas un magnifique résultat. Donc, quelque part, la question serait : “Peut-on mettre cet homme de côté et laisser la place à d’autres “entités productrices de sens”?” Aujourd’hui, sur les scènes, on donne de plus en plus souvent la parole au corps, aux objets, à la lumière, à la musique, au chant, à l’architecture… Ce n’est pas une recherche de séduction formelle en tant que telle. Cela a un sens profond. Il s’agit d’oser enlever le pouvoir à l’homme pour goûter à de nouveaux équilibres parmi l’ensemble des éléments qui constituent la vie.
Comment sera construit justement cet espace scénique ?
Andrea Novicov : Les trois personnages seront des jardiniers-botanistes qui évoluent dans un laboratoire. Il y aura une sorte de serre ouverte avec des plantes, ce sera surtout de grandes surfaces mouvantes. On pourra changer le dispositif pour qu’il soit dynamique. A la verticale, on trouvera aussi de grandes planches, sortes d’herbiers. Nous avons besoin de grandes surfaces de projection, comme autant de supports ludiques de conférences. Compte tenu de la matière de l’essai, la projection peut être un support de lecture supplémentaire, pour faciliter l’information du spectateur. Enfin, ces surfaces permettront la projection d’ombres chinoises, pour marquer l’inquiétude, notre inconscient face à ce qui est raconté. Je conserve aussi une forme de théâtre d’objets. Ce sera donc très visuel.
Dans votre conception du théâtre, il y a cette notion importante du jeu, du plaisir ?
Andrea Novicov : ça reste une priorité pour moi. Le théâtre est une cérémonie de plaisir que l’on partage avec des gens. Le défi est de démontrer que toute sorte de matière peut être moteur d’un moment agréable. Le dynamisme du web et des nouvelles technologies nous
montrent que l’information peut circuler de façon plaisante.
Dans chacune de vos créations, le style de la scène change, vous expérimentez plusieurs formes d’expression …
Andrea Novicov : Oui, je reconnais que chacun de mes spectacles peut paraître différent de l’autre même si l’on ne remet jamais tout complètement à plat. Par exemple, j’aime la notion de plaisir, toutes sortes d’outils qui créent de la magie, de l’illusion, de la fiction, du rêve. A chaque spectacle, j’enlève certains outils et laisse la place à d’autres. Cela est dû probablement au fait que je suis nomade de nature… Le théâtre est pour moi une boîte noire à partir de laquelle je reconstruis tout, la couleur, la saveur, le parfum d’un nouveau pays à habiter…
Propos recueillis par Jérôme Araujo